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Notre regard

Femmes et emploi | Un double plafond de verre

Laurine Jobin

Quand on observe l’écart de participation au marché du travail entre femmes et hommes relevant du domaine de l’asile, on pourrait penser que «les femmes réfugiées ne veulent pas ou ne peuvent pas travailler». Or, si les femmes sont aujourd’hui moins nombreuses que les hommes à trouver un emploi après leur arrivée, ce n’est pas par manque de compétences ou de motivation, ou encore pour des questions de différences culturelles. Les obstacles sont ailleurs et souvent liés à la place que les femmes ont en général dans la société suisse : rôles familiaux traditionnels qui leur confient davantage la charge domestique, manque de structures de garde d’enfants, accès altéré à l’information et aux mesures d’intégration, difficulté de faire reconnaître leurs diplômes, préjugés de genre.

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Ai-je le droit d’engager une personne réfugiée ? Va-t-elle rester durablement en Suisse ? La procédure est-elle compliquée ? Les barrières à l’engagement de personnes issues de l’asile sont à la fois pragmatiques mais également pétries de représentations, dont certaines faussées par diverses idées reçues courantes dans la société. Or, ces représentations vont parfois prendre le dessus et faire tomber le dossier d’un·e candidat·e en dessous de la pile.

Comment y remédier? Pour y répondre, retrouvez dès à présent notre brochure Réfugié·es & Emploi. Au-delà des idées reçues en version web et augmentée!

© Image d’illustration: Ambroise Héritier, VE n°193/juin 2023.

L’ensemble de ces freins structurels impactent durablement l’image que l’on se fait de la volonté des femmes à travailler, renforçant les stéréotypes de genre négatifs. S’ensuit une discrimination sur le marché de l’emploi qui peut péjorer durablement leur intégration professionnelle et sociale, avec pour conséquence une précarisation durable de leur statut.

Quelques faits à rappeler

  • De nombreuses femmes réfugiées ont suivi des études et exercé un métier dans leur pays. Et même lorsque celui-ci a la réputation d’être particulièrement patriarcal, elles ont développé des compétences qu’elles peuvent valoriser et transformer en Suisse. Aussi, dans le pays d’accueil, elles peuvent se délester des carcans éventuellement imposés dans leur pays d’origine et s’émanciper.
  • Quand une femme postule à une fonction, c’est qu’elle a décidé de dépasser ces obstacles. Considérer son CV, lui accorder un entretien et l’engager: c’est reconnaître ses compétences et enrichir son équipe d’un
    nouveau talent.

Dans nos nouvelles pages préjugés, nous listons les principaux défis spécifiques aux femmes avec un parcours d’exil ou migratoire, avant de souligner que l’exil peut aussi être une occasion d’émancipation pour certaines d’entre elles.

«Quand je suis devenue maman, c’est comme s’il fallait que je choisisse entre mon rôle de mère et mon envie de me former, d’avoir un travail. J’ai trouvé ça vraiment très très difficile.»

Témoignage recueilli lors du Point presse migrations – L’admission provisoire (permis F) et ses contradictions, organisé par asile.ch et le nccr – on the move.

Freins structurels et discrimination liée au genre

Il existe, pour les femmes issues de la migration, et pour celles relevant du domaine de l’asile et du regroupement familial spécialement, des désavantages spécifiques au genre dans les domaines du marché du travail, de la formation, de la langue et de l’intégration sociale. C’est le résultat d’une étude mandatée par le SEM[1]Étude menée par ECOPLAN, sur mandat du Secrétariat d’État aux migrations, rapport final « Différences spécifiques au genre dans l’intégration des personnes migrantes », 2024, … Lire la suite (ECOPLAN/2024), qui démontre également que de nombreuses femmes travaillent involontairement à taux partiel. Elles sont aussi nombreuses à exercer un métier précaire avec un bas salaire. Par effet boule de neige, c’est leur intégration sociale et leur chance de voir une amélioration de leur statut qui est moindre par rapport aux hommes.[2]Voir note 1.

«On a observé que beaucoup de personnes avec l’admission provisoire sont des familles, des ménages monoparentaux et donc beaucoup d’enfants sont touchés. Pourquoi ? Simplement parce que pour pouvoir avoir une transformation de son admission provisoire en permis B, il faut normalement démontrer qu’on est indépendant·e financièrement. Et ça, évidemment, pour un jeune homme en bonne santé, c’est peut-être plus facile que pour une famille entière ou une personne qui élève des enfants seuls.»

Denise Effionahi, chercheuse au Forum suisse pour l’étude des migrations

Le cas des femmes réfugiées d’Ukraine a été un révélateur de ces freins structurels : notoirement motivées, « souvent bien formées, elles peuvent avoir accès rapidement au marché suisse du travail grâce au statut S. Or, leur taux d’activité reste inférieur aux objectifs de la Confédération. Pour quelles raisons ? » ont questionné deux spécialistes de la migration [3]« Les raisons du faible taux d’activité des réfugiées ukrainiennes », de Didier Ruedin, responsable de projets et Denise Efiony-Mäder, vice-directrice, Forum suisse pour l’étude des … Lire la suite, Denise Efiony-Mäder et Didier Ruedin, respectivement vice-directrice et responsable de projets du Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population (Université de Neuchâtel). Leur réponse est sans détour : « des obstacles, tels que les barrières linguistiques, les diplômes non reconnus et le manque de structures d’accueil pour les enfants empêchent les femmes de trouver un emploi ». On est donc loin de ce qui aurait trait à des questions de volonté, de capacité ou de compétences des femmes.

L’émancipation dans le pays d’accueil

Une étude menée en Suisse (Müller, Pannatier et Viarengo, 2025)[4]Discussion papier (étude non finalisée) «The Gender Dimension of Refugee’s Integration in the Labor Market», de Tobias Müller, Pia Pannatier et Martina Viarengo, Center for Economic Policy … Lire la suite a constaté que les femmes ayant grandi dans un pays où l’accès au marché de l’emploi leur était restreint ont plus de difficultés à trouver un emploi en Suisse. Toutefois, cet effet n’est pas durable, comme le souligne l’étude. Après dix ans en Suisse, le pays de provenance ne joue plus aucun rôle. Ce qui signifie que les femmes peuvent s’émanciper du modèle culturel dans lequel elles ont grandi et le transformer positivement une fois en Suisse, afin de s’insérer elles aussi sur le marché de l’emploi. Évoluant dans une société où les femmes ont les mêmes droits que les hommes, notamment en termes d’éducation et d’emploi, elles peuvent «être elles-mêmes» et souhaiter développer leur potentiel. Ainsi, quel que soit son pays d’origine, la candidature d’une femme réfugiée peut être interprétée comme un signe d’émancipation. Dans un article qui traite du retour au pays d’expatriées, le journal Raseef22 écrit: «alors, la femme [migrante et qui retourne dans son pays d’origine], se retrouve tiraillée entre deux identités: l’une, née en exil, façonnée par la liberté et l’expression de soi: l’autre, imposée au retour, où prévalent la conformité et l’obéissance» [5]« Rentrer ‹ au pays ›, un choc culturel pour les expatriées », extrait de Raseef22 (Beyrouth), p. 20, Courrier International, n° 1816 du 21 au 27 août 2025..

Pour aller plus loin

Notes
Notes
1 Étude menée par ECOPLAN, sur mandat du Secrétariat d’État aux migrations, rapport final « Différences spécifiques au genre dans l’intégration des personnes migrantes », 2024, p. 85.
2 Voir note 1.
3 « Les raisons du faible taux d’activité des réfugiées ukrainiennes », de Didier Ruedin, responsable de projets et Denise Efiony-Mäder, vice-directrice, Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population, Université de Neuchâtel, étude publiée le 2 avril 2025 sur Sécurité sociale CHSS, page visitée le 28.08.2025.
4 Discussion papier (étude non finalisée) «The Gender Dimension of Refugee’s Integration in the Labor Market», de Tobias Müller, Pia Pannatier et Martina Viarengo, Center for Economic Policy Research, Paris. 2025.
5 « Rentrer ‹ au pays ›, un choc culturel pour les expatriées », extrait de Raseef22 (Beyrouth), p. 20, Courrier International, n° 1816 du 21 au 27 août 2025.