Coalition contre les renvois | Génocide à Gaza : Stop aux renvois des Palestinien·nes
Les collectifs Droit de rester Vaud, Solidarité Tattes, Solidarité sans frontières, Droit de rester Neuchâtel et Droit de rester Fribourg, réunis en une Coalition contre les renvois, ont tenu mercredi 25 février une conférence de presse pour dénoncer des renvois de personnes palestiniennes vers des pays où l’accès aux soins et le respect des droits fondamentaux des personnes migrantes ne sont pas garantis. Nous relayons ci-dessous leur communiqué de presse.
Nous consacrons un dossier spécial sur les réfugié·es de Gaza dans le nouveau numéro de notre revue. Retrouvez dès maintenant l’édito, en ligne sur notre site.
© Image d’illustration : photo de Umid Akbarov sur Unsplash
Communiqué de presse de la Coalition contre les renvois
25 février 2026
Génocide à Gaza : Stop aux renvois des Palestinien·nes – Droit de rester pour les exilé·es
Alors que la situation sanitaire à Gaza continue de se dégrader, que le génocide et l’avancée de la colonisation de la Cisjordanie menés par l’État d’Israël affaiblissent toujours plus la population palestinienne, nous avons appris avec stupeur que des requérant·es d’asile gazaouis étaient menacé·es de renvoi par la Suisse.
«Depuis des années, nous devons supporter de voir ce qui se passe en Palestine avec comme seul outil d’indignation des manifestations pacifiques plus ou moins réprimées. Aujourd’hui, nous connaissons deux personnes originaires de Gaza pour qui nous pouvons et nous devons agir.»
Graziella De Coulon, Droit de rester Vaud
Ce mercredi 25 février, à l’occasion d’une conférence de presse, plusieurs collectifs de défense du droit d’asile, ainsi que des députés au Grand Conseil vaudois ont pris la parole pour rappeler les autorités vaudoises et fédérales à leur devoir d’humanité.
Deux personnes concernées ont également témoigné, rappelant le stress et les atteintes à la santé que représentent cette attente dans la menace d’un renvoi, vers des pays dans lesquels un retour ravivera des moments de violences et signifiera se retrouver à la rue sans aucun soutien ni accès aux soins.
«En Grèce, j’étais malade, mais j’ignorais de quoi je souffrais. Ici, je vois enfin des médecins. Mais aucun médecin ne peut réparer ma vie.»
Rami Barbakh
Rami Barbakh, 23 ans, est rescapé du génocide à Gaza où il a perdu trois frères et sa mère, ensevelie sous un immeuble bombardé. En 2024, il parvient à sortir de Gaza pour évacuer son père, blessé, en Egypte. À court de ressources, il s’exile seul vers l’Europe. Arrivé en Grèce, Rami obtient un permis de réfugié, mais se retrouve alors dans un dénuement complet. Alors qu’il souffre de difficultés respiratoires, maux de tête, vertiges, et saigne du nez, il n’a aucun accès aux soins. Après quatre mois passés dans la rue, il quitte la Grèce et arrive en Suisse en février 2025 où il est opéré en urgence en raison d’une obstruction nasale. Celle-ci réapparait en fin d’année 2025, obligeant Rami à se faire opérer à nouveau. Les traumas causés par le génocide à Gaza, aggravés par les violences de l’exil et l’incertitude sur son statut de séjour le laissent dans un état de santé psychique alarmant, l’ayant notamment conduit à une tentative de suicide et à une hospitalisation de plusieurs jours en hôpital psychiatrique.
«La police croate a failli me tuer à coups de poing quand je leur ai dit que je venais de Gaza»
Azzam Skoot
Azzam Skoot, 46 ans, originaire de Gaza. Marié, père de cinq enfants et professeur d’université, il quitte Gaza en 2020 pour se faire soigner d’une grave blessure causée par un bombardement. Il se retrouve coincé hors de Gaza en raison de la pandémie de Covid-19 et de la fermeture des frontières qui en résulte. Espérant trouver un moyen d’être réuni avec sa famille, Azzam poursuit sa route vers l’Europe. En Croatie, il est arrêté et tabassé par les policiers jusqu’à ce qu’il vomisse du sang et perde connaissance, puis enfermé durant plusieurs heures dans un local de stockage sans eau ni nourriture. Outre la peur de revivre les violences subies en Croatie, Azzam souffre d’un stress immense, doublé d’un fort sentiment de culpabilité de savoir sa famille bloquée à Gaza, où trois de ses enfants ont été blessés dans les attaques israéliennes – une de ses filles à sept reprises – et près de 200 de ses proches ont été tués. Il est hospitalisé durant trois semaines au sein du centre psychiatrique de Prangins en raison d’idées suicidaires scénarisées, d’hallucinations auditives et d’épisodes dissociatifs.
Une population vulnérable, avec de lourds problèmes médicaux
«La population de Gaza a subi des cycles répétés d’escalades militaires, engendrant des traumatismes massifs. Dans un tel contexte, la santé mentale n’est pas un besoin secondaire, elle est une urgence vitale. Les deux personnes que nous soutenons aujourd’hui portent les séquelles de ce contexte. Les renvoyer vers des pays européens sans garantie réelle de continuité des soins de santé mentale serait ignorer la vulnérabilité spécifique liée à leurs parcours traumatiques».
Hortense Devalière, responsable des programmes internationaux de Médecins du monde pour la Palestine.
Il n’est plus à démontrer que l’état de santé des Gazaoui·es est dégradé à un niveau effrayant, tandis que les attaques contre les droits fondamentaux des Palestinien·nes de Cisjordanie se multiplient. Les ONG se voient entravées (voire interdite) d’apporter une aide humanitaire dans la bande de Gaza, ce qui détériore encore plus l’état de la population.
Il n’est pas imaginable que des personnes polytraumatisées par un génocide puis par les chemins de l’exil, se voient menacé·es d’expulsion une fois arrivé·es en Suisse, au lieu de pouvoir enfin commencer à se reconstruire.
La Suisse et l’Europe ont mis en place un programme d’évacuation de familles gazaouies ayant urgemment besoin de soins: il n’est pas entendable de laisser sur le côté du chemin des personnes qui sont parvenues par leurs propres moyens à venir ici chercher de l’aide!
«La Suisse a la possibilité de ne pas prononcer ces renvois vers la Grèce et la Croatie. Les accords de Dublin III prévoient expressément cette marge de manœuvre à l’art. 17 du règlement, particulièrement dans le cas de personnes vulnérables. Si on ne l’applique pas pour des personnes directement touchées par un génocide, alors quand?»
Elisa Turtschi, coordinatrice de l’Observatoire romand du droit d’asile et des étrangers.
Des renvois dans des pays où les droits humains et le minimum vital ne sont pas garantis !
«Nos collègues en Croatie nous confirment que les délais d’attente pour accéder à un spécialiste en Croatie sont très longs. Certains traitements nécessitent des résultats spécialisés et ceux-ci ne sont pas délivrés dans les centres de Zagreb et Kutina. Résultat : des thérapies interrompues, des suivis médicaux qui repartent de zéro, une continuité des soins brisée net.»
Malick Gehri, chargé de plaidoyer pour Médecins du Monde Suisse.
Rami Barbakh et Azzam Skoot sont menacés de renvoi vers la Croatie et la Grèce, comme de nombreuses autres personnes arrivant en Suisse. Or, depuis des années, les associations de défense des droits humains alertent sur la situation catastrophique en Croatie, dénonçant notamment les violences systématiques exercées envers les réfugié·es par les forces de police croate. Les témoignages de personnes exilées rapportent des récits à glacer le sang (passages à tabac, humiliations, vols, agressions sexuelles, menaces, poursuites avec des chiens, …). Ces éléments sont connus des autorités suisses, qui malgré tout continuent de prononcer des renvois vers la Croatie, sans s’inquiéter du risque de raviver des traumas.
En Grèce, l’accueil des personnes réfugiées est plus que défaillant, comme de nombreux rapports l’attestent. Dès l’obtention d’un statut de protection, toutes les aides étatiques sont stoppées, les personnes se retrouvent alors sans logement ni soutien financier ou matériel. L’accès aux soins est quasiment impossible. Il n’est pas acceptable que des personnes vulnérables soient renvoyées vers un pays qui ne garantira pas leurs droits fondamentaux.
Les renvois doivent cesser immédiatement !
« De manière générale, nous demandons aux autorités qu’elles renoncent aux renvois de personnes vulnérables, mais aussi lorsque le pays de destination n’offre pas des garanties suffisantes de sécurité, de suivi sanitaire et de conditions d’hébergement ou encore dans les situations d’un lien entre la personne et notre pays. »
Julien Eggenberger, député socialiste
En cohérence avec la volonté de la population et des députés
«La majorité du Grand Conseil vaudois a adopté en juin 2025 une résolution demandant aux autorités d’agir face à la situation intolérable à Gaza. Elles ont aujourd’hui l’occasion de faire un geste humanitaire en ce sens, et possèdent la marge de manœuvre nécessaire.»
Hadrien Buclin, député Ensemble à Gauche
La Coalition contre les renvois – composée des collectifs Droits de rester Vaud, Droit de rester Fribourg, Solidarité sans Frontière et Solidarité Tattes – demande donc urgemment aux autorités vaudoises :
- De surseoir au renvoi de toute personne originaire de Palestine compte tenu du génocide en cours – y compris dans le cadre des accords de Dublin III et dans le cas d’une protection en Grèce ;
- Dans le cas de Azzam Skoot, nous demandons aux autorités vaudoises de s’engager à ne pas exécuter son renvoi jusqu’à expiration de son délai Dublin.
- Dans le cas de Rami Barbakh, nous demandons aux autorités vaudoises de s’engager à ne pas exécuter son renvoi et d’intervenir auprès du SEM pour qu’il entre en matière sur sa demande d’asile.
- De surseoir à l’exécution de tout renvoi vers la Croatie et la Grèce compte tenu de la situation alarmante dans ces pays ;
- D’intervenir auprès des autorités suisses pour l’octroi de l’asile aux personnes originaires de Palestine en raison de la persécution politique collective dont elles font l’objet ;
- De soutenir toutes les démarches de visas humanitaires pour les personnes palestiniennes ayant un lien avec la Suisse.
«On a vu, avec l’invasion russe en Ukraine, qu’on a tout à fait la capacité d’accueillir du monde et de réagir face à des situations exceptionnelles. Il est incompréhensible qu’on ne fasse rien face à un génocide et alors que très peu de personnes parviennent à arriver jusqu’en Suisse.»
Aude Martenot, membre de Solidarité Tattes
«À ma femme et mes enfants.
Mes larmes et mon cœur sont brisés, vous me manquez tous. Sachez que je vous aime.
Mon corps saignait et mon âme était déchirée lorsque j’ai franchi la frontière croate. J’ai payé le prix d’être palestinien. Des policiers croates m’ont brutalement battu, s’en prenant à mes côtes, à mon ventre et à d’autres parties de mon corps, jusqu’à ce que je vomisse du sang. Mon ami syrien et moi sommes arrivés en Slovénie au moment même où nous avons été libérés après sept heures de détention. Je suis maintenant en Suisse.
J’ai expliqué mon histoire et les souffrances que j’ai endurées aux autorités suisses, et je leur ai montré des photos des blessures de nos enfants et de la destruction de notre maison à Gaza. Malheureusement, ma demande d’asile a été rejetée et le tribunal a décidé de me renvoyer en Croatie à cause des empreintes digitales prélevées sur nous alors que nous étions épuisés par les coups reçus au poste de police. Cependant, je travaille maintenant avec des organisations de défense des droits humains pour rester en Suisse. Je garde espoir.
Je voulais partager avec vous ce que j’ai gardé secret si longtemps. Je prie pour que nous nous revoyions bientôt. Je prie pour que Dieu vous protège et bénisse tous ceux qui œuvrent à cet objectif. De toute sa force et de toute sa sincérité, il s’efforce de nous réunir et de mettre fin à nos souffrances. Veuillez me contacter au plus vite.»
Azzam SKOOT
Rami nait le 6 juin 2002 à Khan Yunis (Gaza), dans une famille de sept enfants (cinq frères et deux sœurs). En 2023, il travaille comme commerçant et vit «comme tout le monde». Jusqu’à l’offensive israélienne qui démarre en octobre 2023.
En 2024, les bombardements israéliens sur la ville de Khan Yunis s’intensifient. Un de ses frères est tué et la famille est contrainte de fuir vers Rafah. Là-bas, alors qu’il est à l’extérieur avec ses frères et soeurs, une bombe explose sur l’immeuble où se trouve sa mère. Celle-ci est ensevelie sous les décombres et son corps ne sera jamais retrouvé. Lorsqu’il apprend l’explosion, son frère aîné se précipite vers l’immeuble dans l’espoir de la retrouver, mais se fait tuer à son tour par l’armée israélienne.
Rafah est alors encerclé par l’armée. Le père de Rami se fait tirer dessus, et est gravement blessé à la jambe. En l’absence d’hôpitaux fonctionnels et de traitements, Rami décide de toute faire pour le sortir de Gaza. «J’avais déjà perdu ma mère, je ne pouvais pas perdre mon père».
Il parvient à réunir 10’000 CHF, somme demandée par l’organisation qui gère les sorties de Gaza vers l’Egypte. À ce moment-là, les blessés peuvent être autorisés à sortir contre paiement d’une somme exorbitante, et peuvent être accompagnés d’une seule personne. La famille décide que Rami accompagne son père, ses deux sœurs et son dernier frère restent donc à Gaza.
Rami et son père arrivent au Caire, où ce dernier est hospitalisé. Mais Rami ayant utilisé toutes ses réserves pour sortir de Gaza, il n’arrive pas à assumer les frais d’hospitalisation. Son père est alors expulsé de l’hôpital. Il est recueilli par un oncle qui vit au Caire. Dans l’impossibilité de trouver une source de revenu pour payer les soins à domicile de son père, Rami décide de partir en Europe.
Il a alors 22 ans. Il se rend d’abord en Turquie, puis traverse la mer sur un bateau pneumatique en compagnie d’autres personnes qu’il ne connait pas. Il arrive sur l’île de Kos. En Grèce, il obtient un permis de réfugié, et se rend à Athènes. Mais, l’obtention de ce statut s’accompagne de la suppression de toutes les aides délivrées aux personnes en cours de procédure : il se retrouve à la rue, dans un dénuement complet.
Il souffre de difficultés respiratoires et de maux de têtes et de vertiges, et saigne fréquemment du nez. Il demande à plusieurs reprises à voir un médecin, mais n’y parvient pas, faute d’interprètes au sein des hôpitaux. «J’étais malade, mais j’ignorais de quoi je souffrais».
Après quatre mois passés dans la rue, il décide de quitter la Grèce. Il arrive à Zurich en février Il est perdu, seul. Il se rend à l’aéroport, et explique vouloir demander l’asile. La police lui prend son passeport palestinien et l’envoie au Centre fédéral d’asile de Boudry où il reste un mois. C’est là qu’il parvient enfin à voir un médecin, qui constate qu’il souffre d’une obstruction totale des cavités nasales et organise une opération en urgence à l’hôpital de Fribourg.
Son état de santé psychique est également alarmant : en avril 2025, Rami est hospitalisé en raison d’idées suicidaires et d’insomnies. Il a d’ailleurs tenté de se tuer par noyade, tentative abortée par l’intervention de passants. Rami ne dort plus, rumine des pensées noires. Sa vue baisse, ce qu’il attribue aussi aux trop nombreux chocs endurés. «Je vois des médecins mais aucun médecin ne peut réparer ma vie.»
Tant les médecins que son avocate de Caritas ont alerté du risque suicidaire important et concret. En juin 2025, Rami est attribué au canton de Vaud, à Bussigny.
Le 29 août 2025, le SEM annonce refuser d’entrer en matière sur sa demande d’asile, au motif que Rami possède déjà un statut de réfugié en Grèce. Rami a beau expliquer qu’il a des problèmes de santé et qu’il n’a jamais obtenu, en Grèce, les soins dont il a besoin, le SEM maintien sa décision.
Le 4 décembre, l’avocate de Rami dépose un recours contre cette décision. Celui-ci est rejeté par arrêt du TAF du 31 octobre 2025.
À la fin 2025, Rami constate que son obstruction nasale est revenue. Il doit à nouveau se faire opérer, et des examens supplémentaires sont nécessaires, les médecins suspectant un risque de cancer. Une opération est prévue dans le courant du mois de février 2026.
Renvois Dublin vers la Croatie: la Croatie mise en cause pour atteintes aux droits humains
Depuis plusieurs années, les associations de défense des droits humains recueillent de nombreux témoignages de requérant·es d’asile dénonçant des atteintes graves aux droits humains perpétrées en Croatie. Les forces de police croates sont régulièrement mises en cause pour des violences systématiques envers les réfugié·es: passage à tabac, vols, humiliations, agressions sexuelles, pushbacks illégaux à la frontière, sur fond de discriminations raciales. Les témoignages dénoncent également l’absence de garantie du minimum vital, marquée par un accès restreint à la nourriture et un accès aux soins quasi inexistant. En dépit de ces violations largement établies et connues des autorités, la Suisse continue malgré tout de prononcer des renvois vers la Croatie. Plusieurs articles disponibles sur asile.ch documente la situation des réfugié·es en Croatie et les risques encourus en cas de renvois Dublin vers ce pays.