CFA | Que se passe-t-il dans ces centres d’asile fermés au public ?
Fin février 2026 paraissait l’essai politique « Centres fédéraux d’asile » (CFA) de Megane Lederrey, anthropologue spécialiste du droit d’asile. Un article du Courrier sur l’ouvrage est relayé à la fin de cet article. Nous saisissons l’occasion de cette parution pour (re)visibiliser plusieurs rapports et articles relayés sur asile.ch au cours des dernières années qui dénoncent les conditions de vie dans les CFA. Santé, scolarité, violences: que se passe-t-il derrière les murs de ces centres fermés au public?
Les liens ci-dessous revoient pour la majorité à un travail de décryptage mené par asile.ch et à d’autres rapports, analyses, prises de position, également publiés sur la plateforme. Tous les articles à propos des CFA sont regroupés sous le tag « centre fédéral« .

Qu’est-ce qu’un CFA?
C’est avec la restructuration du domaine de l’asile mise en œuvre en 2019 que les centres de la Confédération ont pris le nom et la forme de CFA. Toute personne déposant une demande d’asile est attribuée à l’un de ces CFA gérés par le Secrétariat d’État aux migrations (SEM). L’idée de ces grands centres était de réunir l’ensemble des protagonistes impliqués dans la procédure d’asile dans un même lieu, avec un objectif d’efficacité et surtout d’accélération de l’examen des demandes d’asile.
L’idée sous-jacente était également d’éloigner les nouvelles et nouveaux arrivant·es de la population pour éviter un début d’intégration qui rendrait ensuite le refus et l’expulsion difficiles. Selon les autorités, les personnes devaient rapidement être fixées sur leur sort. Dans ce modèle, s’inscrivent trois types de CFA : les CFA avec tâches procédurales (TP), les CFA sans TP et les centres spécifiques. A l’été 2025, un centre fédéral d’asile sans TP a ouvert à Genève en bordure de pistes d’aéroport. Les critiques ont été nombreuses, notamment sur sa localisation et la scolarisation des enfants.
Nous vous invitons à (re)lire l’article sur son ouverture ici.

Cas de violence documentés
Depuis 2020, plusieurs cas de violences perpétrées dans et autour de CFA ont été dénoncés. En 2021, une enquête associant plusieurs médias romands – RTS, SRF et la WOZ – a révélé des exactions commises par les employé·es des sociétés de sécurité envers des résident·es. Dans ce contexte, de nombreuses organisations de la société civile avaient déjà pris la parole pour relayer les violences qui leur ont été rapportées (voir ci-dessous). En juin 2021, nous publiions un enregistrement inédit au sein de la loge des agent·es de sécurité du CFA de Boudry, donnant visibilité à des échanges révélateurs d’un climat latent d’irrespect et de violence ordinaire induite par le rapport de force.
Le SEM avait réagi par voie de presse à l’enquête médiatique en annonçant l’amorce d’une enquête indépendante. La preuve de l’importance de médiatiser ces éléments, là où les actions des acteur·rices de la société civile et des ONG ne suffisent pas, seules, à faire bouger les choses.
La parution des audits interne et externe concernant la violence dans les CFA était donc très attendue. L’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer, mandaté par le SEM, a confirmé plusieurs dysfonctionnements dans les CFA et fait une douzaine de recommandations, questionnant le principe de l’externalisation complète de certaines tâches, et l’insuffisance de formation du personnel de sécurité. Il réfute toutefois tout caractère systématique à la violence. Dans un article où nous analysions de manière critique la communication du SEM à ce propos, nous insistions sur la dimension systémique de cette violence, mettant notamment en avant un système de sanctions prévu dans la loi qui donne un pouvoir disproportionné au personnel sur les requérant·es d’asile et l’inexistence d’un mécanisme indépendant permettant aux personnes victimes de violences de porter plainte. Demande de longue date des associations et de la CNPT, ce dernier point a donné lieu à un projet pilote de «bureaux externes de signalement des plaintes» à proximité des CFA de Bâle et Zürich. Le SEM a signalé que des bureaux de signalement des dysfonctionnement devraient ouvrir à l’automne 2026 dans les CFA. La recherche d’organisation en charge de leur gestion est toujours en cours.
Pour aller plus loin:
- Documentation | Violences dans les centres fédéraux d’asile, asile.ch, mai 2021.
- Droits humains gravement violés à Boudry, Droit de rester NE, mai 2021.
- Immersion dans la loge des agent·es de sécurité du CFA de Boudry, asile.ch, juin 2021.
- Violences dans les CFA | S’il n’est pas systématique, le problème reste systémique, asile.ch, octobre 2022.
- Sécurité et exploitation dans les CFA. Une révision insuffisante, CSP, mai 2023.
- Centres fédéraux d’asile. Mieux protéger les droits des enfants, Amnesty, octobre 2024.
Constats alarmants sur la santé mentale
Suite à deux suicides survenus en 2019 et 2020 dans le CFA de Boudry, une équipe de spécialistes du CHUV et d’Unisanté a été mandatée par le SEM pour évaluer «les processus en vigueur quant à la prise en charge en santé mentale des requérant.es d’asile dans les centres fédéraux d’asile romands»[1]« Prévention du suicide dans les centres fédéraux pour requérants d’asile de la région Suisse romande », Rapport du consortium de recherche Unisanté – DP – CHUV, décembre 2021.
Rendu en fin d’année 2021, le travail a été mis en ligne par le SEM en mai 2022 seulement, comme l’a révélé un article de la RTS qui en résume les conclusions principales. Parmi celles-ci: entre 1 à 4 tentatives de suicide ou d’automutilation chaque semaine dans les CFA de Boudry, Vallorbe et Giffers; du personnel qui présente «un risque élevé de burnout et de fatigue de la compassion»; un manque crucial de personnel soignant diplômé (à Boudry, par exemple, on dénombre 12 personnes dans l’équipe sanitaire contre 130 pour la sécurité); une procédure de prise en charge très longue qui engendre des retards importants dans la mise en place d’un traitement adéquat; etc.
Pour aller plus loin:
Pendant plus de 10 ans, Annelise Bergmann a travaillé en tant qu’infirmière dans un centre fédéral d’asile. Après sa démission en 2022, elle a publié Récits du bas seuil. Parcours d’une infirmière (2024), un livre qu’elle décrit comme un moyen de visibiliser ce qui se passe vraiment dans ces centres. Nous l’avions rencontré à l’automne 2024.
Enjeux de scolarité
La récente ouverture du CFA du Grand-Saconnex (Genève) a suscité de vives réactions quant à la scolarisation des enfants dans les centres (entre autres): des enfants, sur territoire cantonal, confiné·es une partie de leur journée dans un lieu de semi-détention, par définition non adéquat pour leur développement.
A ce sujet: CFA du Grand-Saconnex | L’importance d’une école complètement extra-muros, asile.ch, avril 2025.
Conditions de vie dénoncées par la Commission nationale de prévention de la torture
Organisme de contrôle indépendant des autorités, la Commission nationale de prévention de la torture (CNPT) est chargée de vérifier que les droits des personnes privées de liberté soient respectés. Son travail donne lieu à des rapports réguliers.
Entre février et juin 2024, la Commission nationale de prévention de la torture (CNPT) a visité huit centres fédéraux d’asile en Suisse romande. Elle y a mené des entretiens confidentiels avec des requérant·es d’asile et le personnel, et s’est concentrée sur les conditions d’hébergement, notamment des familles et mineurs non accompagnés, la prévention de la violence et l’accès aux soins. La Commission exprime notamment une vive inquiétude quant à l’hébergement de requérant·es d’asile dans des abris de protection civile.
A ce sujet: Rapport de la Commission nationale de prévention de la torture (CNPT) au Secrétariat d’État aux migrations (SEM), asile.ch, avril 2025.
Le Courrier | Ces centres où les droits s’évanouissent
Julie Jeannet
Un essai politique analyse les conséquences de la centralisation de l’asile dès 2019. Son autrice y décrit un quotidien de promiscuité, de surveillance et de restrictions à rallonge. Rencontre.
Isolés en périphérie des villes, les centres fédéraux d’asile sont des «boîtes noires». Gardés par des agents de sécurité, parfois entourés de barrières ou de barbelés, à l’instar des prisons, leur accès y est restreint. La population en sait peu de choses. Que s’y passe-t-il? Comment y vivent les personnes exilées venues chercher refuge en Suisse? C’est ce qu’éclaire un essai politique qui sort ce mardi.
Interpellée par de nombreuses affaires de violence révélées par les médias, Megane Lederrey a voulu faire la lumière sur «ces microcosmes où tout fonctionne différemment». Dans un ouvrage publié aux éditions La Veilleuse, sobrement intitulé Les centres fédéraux d’asile, l’autrice y détaille un quotidien où les droits fondamentaux des personnes exilées sont remis en question.
L’écrivaine a visité les centres de Boudry, Chevrilles, Vallorbes et des Rochats, dont les portes restent généralement closes aux journalistes et à la population. Elle a mené des entretiens avec des résident·es des centres mais également avec vingt-trois employé·es: infirmières, éducatrices en charge des requérant·es mineur·es non-accompagné·es, juristes ou assistant·es d’encadrement.
Un angle mort
C’est à travers son engagement au sein d’organisations du domaine de la migration, et plus spécifiquement à l’Observatoire romand du droit d’asile, que Megane Lederrey constate l’angle mort que représentent les centres fédéraux d’asile (CFA). «Même si je suis spécialiste du droit des migrations et que je connais de nombreuses personnes en procédure d’asile, j’ai réalisé qu’il manquait des éléments pour comprendre ce qu’il s’y passe vraiment.»
Le livre explique la grande réforme de l’asile, acceptée à près de 67% par la population en 2016, qui acte la «centralisation de l’accueil». Et de fait, dès 2019, la concentration des exilé·es dans six centres fédéraux de procédure lors du dépôt de leur demande de protection. A travers un récit qui s’articule à la première personne, nous suivons l’observatrice dans de longs couloirs flanqués d’agents de sécurité, jusqu’à d’étroits dortoirs à seize lits, des salles d’attentes parfois jonchées de matelas et d’aires de jeux entourés de barbelés.
Le durcissement progressif de la politique d’asile et son glissement vers un régime de plus en plus carcéral sont méticuleusement documentés. L’ouvrage articule les procédures expéditives avec un désengagement de l’accompagnement social et sanitaire, notamment un accès à l’éducation et aux services de santé de plus en plus raboté, voire saboté.
Le texte éclaire la relation entre ce constat et l’externalisation des services publics, avec l’attribution des mandats à des entreprises privées. Plus précisément ORS, une multinationale à qui la Confédération sous-traite «l’encadrement des CFA» et qui réalise des bénéfices qu’elle garde secrets. «Des bénéfices de l’ordre de plusieurs millions sont générés chaque année sur le dos des personnes parmi les plus démunies et avec l’argent du contribuable pour rémunérer des actionnaires», résume Megane Lederrey.
L’autrice articule les bribes de problèmes régulièrement dénoncés par les ONG et quelques médias pour y décrire une «institution totale». A travers des éléments très concrets du quotidien – l’hébergement en chambres collectives, l’alimentation, le couvre-feu, les fouilles corporelles, les sanctions -, les résident·es décrivent une «dépossession du quotidien».
Des droits restreints
Le livre relate en détails l’isolement qui contrevient à de nombreuses conventions ratifiées par la Suisse. Il y dénonce une «école au rabais» pour les petit·es exilé·es qui sont scolarisé·es au sein des CFA. Le taux de travail des enseignant·es et des éducateur·ices y est fixe. Si bien que quand le nombre d’enfants augmente, le temps d’enseignement diminue. Il ne représente parfois plus qu’un tiers du temps que les enfants du même âge passent en classe.
L’accès aux soins médicaux est également drastiquement limité. Si l’infirmière Annelise Bergmann affirmait dans son livre devoir parfois examiner 50 patient·es par jour au centre de Vallorbe par manque criant de moyens, Megane Lederrey relève une restriction massive du droit à la santé. «Cette entrave n’a jamais été inscrite dans un texte de loi, alors que des primes d’assurance maladie sont payées pour les requérant·es d’asile», s’insurge-t-elle.
Le conseiller fédéral socialiste Beat Jans se félicitait fin novembre de la restructuration de l’asile et appelait encore à accélérer davantage les procédures. Megane Lederrey constate que la gauche a déserté ce thème, laissant le terrain libre à l’UDC, voire lui emboîtant le pas. «Le système actuel a en partie été décidé par des élu·es socialistes. La majorité des modifications de loi récentes conduisent à davantage de surveillance et renforcent le racisme structurel.»
L’écrivaine constate que les économies réalisées sur le dos des exilé·es et du personnel entraînent des coûts humains, sociaux et économiques en cascade sur la société suisse. Elle dénonce un pernicieux mécanisme. «Sous prétexte d’insécurité, on déshumanise et exclut les requérant·es de la société, on les pousse ainsi dans une précarité accrue qui ne résout rien, au contraire.»
Megane Lederrey affirme qu’un autre paradigme est possible pour un accueil digne. Elle appelle à rompre l’exclusion, en s’engageant auprès des personnes exilées par le biais d’associations ou de collectifs.
Lederrey Megane, 2026, Les centres fédéraux d’asile, La Veilleuse, 439 p.
Notes
| ↑1 | « Prévention du suicide dans les centres fédéraux pour requérants d’asile de la région Suisse romande », Rapport du consortium de recherche Unisanté – DP – CHUV, décembre 2021 |
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